Texte rédigé pour l'exposition
Au bord des fleuves qui vont,
Méandres, Huelgoat, 2025
Le travail d’Emma Seferian se déploie à travers des installations et des assemblages. Elle poursuit un travail de métissage en allant chercher des motifs, objets, gestes, récits, chants, dans l’histoire, la mémoire, comme dans le quotidien. Mettant en jeu la notion d’héritage culturel dans nos espaces de vie, elle navigue volontairement entre plusieurs mondes : celui de la culture arménienne d’où elle tire ses origines paternelles, celui de la culture bretonne maternelle, en passant par sa propre expérience.
Sa démarche, centrée sur la douceur, sur une approche sensible des espaces, des couleurs, des sons, et sur l'utilisation d’objets du quotidien se traduit par des compositions qui suggèrent l’intime mais visent l’universel.
Elle évoque, à travers différentes pièces et techniques (peintures, céramiques, tapisseries) la place de l’art et de l’artisanat dans les familles, permettant la transmission, l’échange et le lien dans les espaces privés.
Ses installations nous invitent dans des espaces confortables, accueillants, rassurants, des maisons comme des livres où se racontent des histoires, où les paroles se délient, les siennes et celles des visiteurs, celles des femmes qui brodent, celles du monde et des cultures.
À l'atelier, avec le chat pas très loin, pas très câlin, elle aime mélanger une quantité d'objets et de matières diverses. Tout semble en cours d'assemblage, au sol, au mur : des tissus, des boîtes, des objets récoltés, ses anciens chaussons de danse — elle a longtemps dansé... Elle pratique la peinture, la couture, la céramique, comme en papillonnant — dansant ? — mais attentive, amoureuse, bricoleuse. Elle est plutôt experte en agencements — comme pour réparer quelque chose des peuples et des familles désassemblés — fixer l'oiseau, ne pas trop enfoncer les clous dans le mur, faire glisser l'épuisette dans la manche, installer la céramique un peu de biais, ajuster la moumoute pour qu'elle dépasse comme un gros pompon, placer dans l'espace, assembler le tout.
Elle nous propose une maison, faite de tissus volants, une maison aux parfums perdus — "soudain me rappelle Érevan" 1 — on s'attache à un coin de tapis, une tasse — une maison de toiles désassemblées traversée de poèmes, de chants, avec du rose, des pétales, une lune par la fenêtre — allons ensemble découdre la lune — des étoiles dorées, des bouquets solitaires, une chaise et sa musique, un napperon rond de dentelle, des clochettes, des piles de vaisselles, pots, soupière, bric et broc, un coin de meuble rescapé — "je reste seul, lié à une sœur affamé" 2 — des oiseaux figés de céramique, cousus sur le mur de toile, des étendards, un souvenir d'une grand-mère, un gâteau — les poches pleines de songes et de cailloux — un tapis décentré, effiloché et breloques, des bobines de fils, du bleu, les lignes de fuite des hirondelles —"et dans cette pièce, toi aussi tu existes" 3.
On pourrait voir dans son travail une gentille tendresse : des fleurs, des chansons, des couleurs douces, des oiseaux. Mais on ressent aussi un trouble, un grand vide à l'âme : Qu'est-ce qui est présent là, qui a disparu de nos vies et qui nous reliait ? Est-ce la présence de l'Arménie, blessée, douloureuse, que l'on perçoit dans les installations d'Emma Seferian ? On est comme invités à protéger ce qui est fragile et cependant essentiel : la douceur de vivre, la paix, en quête de maisons où partager des fruits colorés, sur des tapis fleuris, entourés d'amis…
Ainsi, elle déploie une forme de résistance affective, de tendresse subversive, qui pourrait recréer du lien et de la mobilisation dans un monde instable et fragile — les émotions comme une puissance d'agir contre la sidération et l'isolement — une inventivité qui se déploie dans des reconfigurations de l’existant, des grammaires qui mettent au travail la joie, l'affection, intimes et collectives.
1 Mariné Pétrossian
2 Kévork Témizian
3 Avag Eprémian
Pour la pâte
700 ml de farine
2 c. à café de levure sèche instantanée
1 c. à soupe de sucre
1 c. à café de sel
Pour la garniture
300 g de betterave
1 poivron rouge et 1 poivron orange finement hachés
2 oignons rouges
2 tomates hachée
1/2 botte de persil hachée
concentré de tomate
1 citron
huile d’olive
sel, poivre noir, cumin et paprika
Les soirs chez Sam avaient un goût de betterave. Ils étaient doux et violets, comme les gros pompoms qu’elle suspendait à son vieux lustre en forme de fleur. Elle l’aimait bien, ce lustre démodé, car il qui diffusait une lumière chaude et enveloppante dans son petit studio.
Ces soirs-là, elle me faisait sa spécialité, son purple lahmajun au citron. Regarder Sam cuisiner, c’était un peu comme la regarder peindre; le jus de betterave coulait entre ses doigts, coloré et translucide comme de l’aquarelle, et finissait par se diluer dans le tissu du tablier bleu qu’elle mettait pour cuisiner. C’était le même qu’elle portait pour les cours de peinture. C’était dans ce tablier-là, qui sentait l’amende et la cigarette froide, que je l’avais rencontré la première fois.
Dans un grand saladier blanc en acrylique, elle mélangeait les minuscules morceaux de betterave haché, de poivron, d’oignon et de persil.
Il y avait souvent, sous les ongles roses de Sam, des petites paillettes vertes, des restes de menthes, de basilic et d’herbes fraîches.
Assise sur le rebord de sa fenêtre, jouant avec un des cendriers en pâte à sel qu’elle confectionnait avec des restes de mixtures ratées, je l’observais, silencieuse et concentrée, étaler la texture pourpre sur la surface blanche et moelleuse de la pâte.
Elle savait sculpter la farine Sam, comme du plâtre, en faire des cercles parfaitement fins et réguliers. Pendant que le lahmajun dormait dans le four, elle coupait les agrumes qui viendraient parfumer la farce.
C’était la touche finale de son plat. Sur la galette toute chaude, elle faisait pleurer un gros citron qui versait de petites larmes acides et sucrées.
Sous ce nouveau vernis frais et glossy, son lahmajun devenait aussi brillant que la toile cirée à carreaux encore toute dégoulinante de jus de betterave.
Sam en mettait partout quand elle cuisinait. Partout de la couleur liquide, des odeurs qui collent les murs pendant des jours, une atmosphère d’orange et de tomate qui pénètre la moquette, qui se glisse sous la peau et imprègne la mémoire. Partout des petits morceaux de Sam, des sticky memories pour que, quand elle serait reparti à Erevan, je pense à elle à chaque fois que je retrouverais un peu de menthe sous mes ongles.